19 décembre 2009

Egoïsme, mon amour.


Ainsi donc cette quinzième conférence des parties de la Convention des Nations-Unies sur le changement climatique s’est achevée ce soir. Sur ce qui était prévisible, un texte digne d’une palabre, qui n’apporte rien ni ne change rien. Du grand néant.
Ce sommet était celui de tous les égoïsmes. L’Amérique était venue portée par un immense espoir (partagé en dehors de cette puissance, mais surtout pas à l’intérieur). La Chine, avec un art de l’entourloupe linguistique, digne de la dictature que reste ce pays. L’Europe, avec quelques velléités vite noyées, notamment parce que le vrai patron qu’elle s’est choisie, Barroso, s’est empressé de dynamiter toute envie de prendre le leadership. Et la France, parce qu’elle a élue, un soir de 2007, un pantin gesticulateur, beau parleur, qui n’a rien dans le caleçon quand il s’agit d’agir.
Ce soir, je me sens Africain… Mais finalement, je ne suis pas surpris. Copenhague c’était quoi? Une foire à la ferraille, une brocante des idées. Et tout le monde est coupable. Les gouvernements, les Etats? Qui aurait pu croire une seconde qu’il en serait autrement. A force de jouer au jeu de la barbichette, tout le monde finit par perdre. Les ONG? Elles ont mis du bonheur, de la fête, du combat, affairées qu’elles étaient à se faire entendre plutôt qu’à prendre en otage ceux qui méritaient de l’être. Les journalistes? Ils ont découvert Twitter, et ont bien rigolé à nous raconter le prix de la bière danoise, la petite phrase à la con d’un Chavez trop heureux d’avoir un tel auditoire incapable de se rappeler qui il est, et où il conduit son pays.
Ça fait mal d’avoir tant donné pour qu’un grand journal, un ex-grand journal, devrais-je dire, se penche enfin sur ces grandes questions du monde. Libération, celui de Joffrin, pour ceux qui n’auraient pas compris. Cela fait mal de voir que ce qu’il en reste joue à balancer des textos high tech racontant qu’un correspondant américain vient de finir son n-ième quart de rouge. Désolé pour vous, mais franchement, cela faisait plutôt pitié. Finalement, ce sont sans doute les journaux qui ont décidé de regarder cette farce de très loin qui avaient raison. C’est le choix qui était le mien dans cette modeste tribune.
Copenhague, c’était l’endroit où tout bien pensant devait être. Où les lobbies, les industriels, les journalistes et les marchands de soupe se donnaient rendez-vous pour se regarder le nombril pendant que les candidats en quête de perpétuité dans les livres d’histoires rivalisaient de discours creux, et de SMS vengeurs…
Finalement, je suis assez content d’avoir échappé à cette farce, cette fête de l’huma du climat. Ce festival d’Avignon de la bien pensance. Ce Roland-Garros environnemental. Ce Stade de France du grand soir. C’est selon. Montre-toi, ton compte en banque grossira. C’est la nouvelle devise de la lutte contre le réchauffement climatique.
Source : Effets de Terre

08 décembre 2009

Journée Internationale pour les Droits des Animaux


22 novembre 2009

LA MORT EN FACE

- Ah non ! Me parlez pas d' la mort ! C'est morbide !
- Et si je vous dis que le soleil va se coucher ce soir, est-ce morbide ?
- J'veux pas le savoir. Me parlez plus de mort !

Les réactions face à la mort sont souvent violentes, incontrôlées. Nos sociétés postmodernes ont tout fait pour la transformer en processus aseptisé, en sorte que rien (ni avant, ni surtout après) ne vienne questionner brutalement la façon dont nous vivons.

Mon vieil ami Peter est mort hier. Plusieurs fois, j'ai eu déjà l'occasion d'accompagner des mourants jusqu'à ce seuil, qu'ils franchissent seuls. Jamais je n'ai vécu une mort aussi extraordinaire.

Au début de l'été, Peter - rencontré au marché - m'annonça que la médecine ne pouvait plus rien pour lui, et lui donnait quelques mois: puis il continua de faire ses emplettes, le plus tranquillement du monde, son panier au coude.
Deux mois plus tard il était alité, sous assistance respiratoire, et s'affaiblissait à vue d'œil. J'ai eu le privilège de pouvoir l'accompagner de près, jusqu'au bout. A sa famille qui me remerciait, j'ai répondu : "Vous voulez rire ! C'est nous qui devons remercier Peter pour le chemin qu'il nous a fait faire, à vous et à moi !

L'approche de la mort révèle ce que nous sommes en vérité. Plus de masques, plus de théories, de faux-semblants, de conventions, de leçons apprises. Tout s'efface devant la réalité qui est là, dans sa nudité mais aussi dans son épaisseur et sa densité. On ne triche plus: on est, enfin, ce que l'on est - rien de plus, mais aussi rien de moins.

C'est vrai pour l'entourage du mourant, ces plus proches qui l'ont connu depuis leur naissance. Ils découvrent soudain un autre, comme si le jet d'un karcher dégageait d'un coup ce qui n'apparaissait pas jusque là, qui était recouvert par les apparences trompeuses. Que parfois ils refusaient (inconsciemment) de voir : la trajectoire profonde d'une vie, demeurée en quelque sorte souterraine et qui, soudain, crève l'écran des conformismes immanquablement liés au quotidien.

C'est vrai aussi pour le mourant, mais alors les réactions sont inégales :

Crises d'angoisse devant l'inconnu du saut qui s'annonce : j'ai entendu autrefois un moine-prêtre confirmé (60 ans de vie monastique !) me dire d'une voix tremblante, les yeux terrorisés :
- L'éternité… ! Ah, l'éternité… ! Qu'est-ce que c'est ?
Et l'on se souvient de l'agonie de la Mère Prieure du Dialogue des Carmélites : avec la force qui est la sienne, Bernanos décrit, dans une scène saisissante, le gouffre d'angoisse dans lequel chute, à l'instant décisif, cette religieuse jusque là exemplaire, maîtresse d'elle-même, menant sa vie et celle de ses "filles" d'une poigne de fer.

Parfois (mais plutôt chez l'entourage), crises de révolte contre un "Dieu" dont on ne sait rien - ou plutôt, dont on sait hélas trop de choses, véhiculées par l'imagerie et entretenues par des religions qui prospèrent sur ce fond d'angoisse.

Souvent, abandon : le mourant lâche prise, se laisse aller à la dérive, renonçant à vivre sa mort comme il a vécu sa vie.

Défaite consentie, capitulation.

Peter a été vivant jusqu'au dernier instant. L'esprit totalement lucide, sans même perdre cette touche d'humour distancié que j'appréciais tant chez lui. Il a regardé sa mort en face, dans les yeux : sans angoisse, sans révolte, sans défaitisme.

En quelles profondeurs de lui-même a-t-il puisé cette attitude, si rare ?

Il était croyant catholique, et même pratiquant régulier. Il avait lu tous mes livres, l'un après l'autre. Sans s'étonner, et avec une lueur d'amusement dans le regard : mes analyses, mes dénonciations parfois, ne le troublaient nullement. Comme s'il parvenait à s'accommoder de ma conviction que Dieu est une chose, et que l'Église en est une autre.

Sa pratique religieuse, enracinée dans son enfance, lui convenait : nous n'en parlions pas, mais il s'est mis à lire les ouvrages indigestes des exégètes auxquels je me réfère. Sans une seule vague à l'âme. Bref, il avait réussi ce en quoi j'ai échoué : ne pas rompre avec son passé, intégrer le fait que "Dieu" est une construction humaine mais que Celui qui se cache derrière ce mot reste le moteur et le but de nos vies.

Pour cette harmonie préservée dans la trajectoire de sa vie je l'admirais, et secrètement je l'enviais.

Il m'a offert la joie de le veiller l'une de ses dernières nuits. J'avais apporté mon psautier, il le savait. Vers deux heures du matin, il ne dormait toujours pas. Sa respiration était difficile. Il m'a fait signe, et dans un murmure : "Etes-vous sûr que vous avez envie de me lire un psaume ?" J'ai compris, et dans le silence de la nuit nous avons laissé couler entre nous l'eau pure et brûlante des psaumes. Il a murmuré : "Comme c'est beau ! Maintenant, laissez-moi, je veux méditer".

Dix minutes plus tard, il dormait enfin, d'un sommeil apaisé.

La veille de sa mort, penché sur lui, je guettais chaque respiration - qui pouvait être la dernière. Il a réussi à me dire, avec difficulté, reprenant souffle après chaque mot : "Dieu vibre… dans cette maison… le matin… et le jour… et la nuit".

J'ai compris qu'il était déjà face-à-face avec la Réalité. Sa lumière éclairait son visage émacié.

Peu après, je devais partir pour Paris. Je lui ai dit que je reviendrais le voir dès mon retour, et lui ai demandé : "Etes-vous inquiet ?" De la tête, il a fait "Non, non !". Puis, en tâtonnant il a saisi ma main, m'a offert son regard profond, limpide, et a réussi à articuler : "Michel… merci !".

C'était son adieu. Il savait que nous ne nous reverrions plus.

Cadeau inestimable, fabuleux. Et maintenant, il va falloir continuer à vivre à la hauteur à laquelle Peter nous a portés. La mort en face, comme un moment de la vie. D'une vie qui change de forme mais ne cesse pas, jamais.